Mutegramophone

Mutegramophone won't to be mute anymore Mutegramophone ne veut plus être muette

Son scepticisme manifestait sa lucidité ; au fond, c’était moi qui manquais de courage quand je me déguisais la triste relativité des fins humaines ; lui, il osait s’avouer qu’aucun but ne méritait un effort. Il perdait son temps dans les bars ? il fuyait son désespoir, et il lui arrivait d’y rencontrer la poésie. Au lieu de lui reprocher ses gaspillages, il fallait admirer sa prodigalité : il ressemblait à ce roi de Thulé, qu’il aimait à citer, et qui n’hésita pas à jeter à la mer sa plus belle coupe d’or pour la chance d’un soupir. J’étais incapable de pareils raffinements, mais ça ne m’autorisait pas à en méconnaître le prix. Je me persuadai qu’un jour J. les exprimerait dans une œuvre. Il ne me décourageait pas tout à fait : il m’annonçait de temps en temps qu’il avait trouvé un titre formidable. Il fallait patienter, lui faire crédit. Ainsi opérais-je de déception à l’enthousiasme des rétablissement ardus.
La principale raison de mon acharnement, c’est que, en dehors de cet amour, ma vie me semblait désespérément vide et vaine. J. n’était que lui ; mais à distance il devenait tout : tout ce que je ne possédais pas. Je lui devais des joies, des peines dont la violence seule me sauvait de l’aride ennui où j’étais enlisée.
Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée
Dès que j’ai posté une lettre, je me sens si frustrée que je dois en commencer une autre. J’ai toujours l’impression de n’avoir rien dit, sans doute parce que l’amour ne peut se dire.
— Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren (1997)

Beauty is mysterious as well as terrible. God and devil are fighting, and the battlefield is the heart of man.
— by Fedor Mikhaïlovitch Dostoïevski
Whatever our souls are made of, his and mine are the same.
— Emily Bronte
To feel today what one felt yesterday isn’t to feel - it’s to remember today what was felt yesterday, to be today’s living corpse of what yesterday was lived and lost.
Fernando Pessoa

Aube by Arthur Rimbaud, Illuminations

J’ai embrassé l’aube d’été.

Rien ne bougeait encore au front des palais. L’eau était morte. Les camps d’ombres ne quittaient pas la route du bois. J’ai marché, réveillant les haleines vives et tièdes, et les pierreries regardèrent, et les ailes se levèrent sans bruit.

La première entreprise fut, dans le sentier déjà empli de frais de frais et de blêmes éclats, une fleur qui me dit son nom.

Je ris au wasserfall blond qui s’échevela à travers les sapins : à la cime argentée je reconnus la déesse.

Alors je levai un à un les voiles. Dans l’allée, en agitant les bras. Par la plaine, où je l’ai dénoncée au coq. A la grand’ville elle fuyait parmi les clochers et les dômes, et courant comme un mendiant sur les quais de marbre, je la chassais.

En haut de la route, près d’un bois de lauriers, je l’ai entourée avec ses voiles amassés, et j’ai senti un peu son immense corps. L’aube et l’enfant tombèrent au bas du bois.

Au réveil il était midi.

Puisqu’ici bas, Les voix intérieures, Victor Hugo, 19 mai 1836

Puisqu’ici bas toute âme

Donne à quelqu’un

Sa musique, sa flamme,

Ou son parfum ;

Puisqu’ici toute chose

Donne toujours

Son épine ou sa rose

A ses amours ;

Puisqu’avril donne aux chênes

Un bruit charmant ;

Que la nuit donne aux peines

L’oubli dormant ;

Puisque l’air à la branche

Donne à l’oiseau ;

Que l’aube à la pervanche

Donne un peu d’eau ;

Puisque, lorsqu’ele arrive

S’y reposer,

L’onde amère à la rive

Donne un baiser ;

Je te donne, à cette heure,

Penché sur toi,

La chose la meilleure

Que j’aie en moi !

Reçois donc ma pensée,

Trise d’ailleurs,

Qui, comme une rosée,

T’arrive en pleurs !

Reçois mes sans nombre,

O mes amours !

Reçois la flamme ou l’ombre

De tous mes jours !

Mes transports pleins d’ivresses,

Purs de soupçons,

Et toutes les caresses

De mes chansons !

Mon esprit qui sans voile

Vogue au hasard,

Et qui n’a pour étoile

Que ton regard !

Ma muse, que les heures

Bercent rêvant,

Qui, pleurant quand tu pleures,

Pleure souvent !

Reçois, mon bien céleste,

O ma beauté,

Mon coeur, dont ne reste,

L’amour ôté !

Poetry is not an expression of the party line. It’s that time of night, lying in bed, thinking what you really think, making the private world public, that’s what the poet does.
— Allen Ginsberg
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